Hôpital Pinel en Lutte

Le personnel soignant de l’hôpital Pinel a commencé un mouvement de grève le 15 juin dernier. Il s’agit d’un hôpital psychiatrique, qui se trouve près d’Amiens.

Cela fait quelques temps déjà que le mouvement fait parler de lui. Il dure et rien ne semble bouger, du côté des pouvoirs publics et du ministre de tutelle, pour s’en occuper sérieusement. Seule action significative à noter, l’envoi des forces de l’ordre, lors de l’occupation des locaux de l’ARS1 par les salariés en grève.

Aujourd’hui, le mouvement continue; un piquet de grève se tient en permanence devant l’hôpital; pour en savoir plus, nous avons contacté l’une des participantes au mouvement, Alexandra, qui nous a expliqué la situation en cours, avant de rejoindre la permanence et son travail de nuit.

Des fermetures de services à l’origine d’un surcroît de travail insoutenable

Le mouvement a commencé à la suite d’une quatrième fermeture de service. En conséquence, cela a provoqué la surcharge des autres services, ce qui se traduit concrètement par des chambres occupées par deux, trois, et parfois quatre patients, notamment dans les pavillons de longues évolutions2.

La charge se reporte sur les pavillons d’entrée (qui sont dédiés aux soins aigus), et cela provoque énormément de friction de réorganisation et de réaménagement constant; cela nécessite une communication incessante entre services pour étudier les solutions de contournement, ce qui n’aurait pas lieu, s’il existait une marge de manœuvre. Dans ces unités, mais c’est le cas de la médecine en général, un taux d’occupation, dès qu’il s’approche des valeurs maximale de la capacité d’accueil, a des conséquences importante sur la fluidité du fonctionnement, avec des impacts très importants sur la qualité du soin.

Cela conduit à des situations au mieux, très inconfortables pour les patients (qui sont là pour être soignés, ce qui est difficile dans des mauvaises conditions) et au pire, parfois dangereuses. Dans le même temps, il faut rappeler que les patients, même dans ces conditions déplorable, payent le forfait hospitalier au même titre que s’ils étaient correctement pris en charge.

La  situation est aggravée par le départ de nombreux médecins, qui considèrent qu’ils ne peuvent pas travailler dans ces conditions. Peu nombreux, ils se retrouvent avec beaucoup trop de malades à gérer; ils ont en charge parfois trois ou quatre services, alors que la situation normale devrait être d’un service par médecin. Dans le service d’Alexandra, la médecin en charge ne vient que deux après-midi par semaine du fait qu’elle gère quatre services au lieu d’un seul. La direction s’oriente vers l’appel de médecins remplaçants, ce qui est extrêmement préjudiciable à la qualité des soins dans ce secteur de la médecine où la relation personnelle avec le patient a une importance critique.

Il y a aussi des suivis extra-hospitaliers qui ne peuvent plus se faire, notamment au niveau des CMP3 (centre médico psychologique), ce qui fait que certains patients sont un peu «perdus dans la nature». Pour un premier rendez-vous dans un CMP dans la région, c’est 10 à 11 mois d’attente ! Cela pose un grave problème de prévention. Les infirmiers sont amenés à pallier à l’absence des médecins par des visites à domicile. L’allongement de la durée dans la prise de rendez-vous avec le psychiatre ou le psychologue rend la prévention quasi-inexistante, entraînant une majoration des hospitalisation en unité de soin, surpopulation dans les services, sorties précoces pour certains patients, dont une partie revient rapidement en hospitalisation complète.

Or, la première médiation en psychiatrie, c’est le soignant, la présence humaine est incontournable. Sans effectif, il y a une aggravation de la situation. Dans la médecine hors psychiatrie, dans certains situation bénigne, le patient peut à la limite prendre en charge et participer à son propre traitement, mais dans la psychiatrie, ce n’est pas du tout le cas. Il faut énormément de moyens pour venir en aide à des personnes qui ont du mal à assurer leur propre autonomie.

Un mouvement parti de la base

Il faut souligner que c’est un mouvement qui est parti de la base, organisé par des salariés non-syndiqué, et que les syndicats ont rejoint, principalement pour des questions de légalité du mouvement; en effet seules les organisations syndicales dûment reconnues sont habilitées à déposer des préavis de grève.

Cette dégradation n’est pas arrivée du jour au lendemain, cela fait plusieurs années que le mouvement de réduction des moyens humains et matériels est en cours. Le directeur actuel M. Elio Melis a été nommé pour réduire la dette;

Alors que l’hôpital se trouve endetté depuis un certain temps déjà, le directeur actuel Elio Melis a été nommé pour réduire la dette; Les départs à la retraite ne sont pas remplacés et les CDD sont très peu reconduits. Le manque d’effectif entrave la prise en charge des malades à tous les niveaux mais altère également l’encadrement quotidien des étudiants en soins infirmiers. Ce qui est problématique car ce sont des soignants en devenir, quels messages et valeurs renvoie-t-on sur le « prendre soin » ?

Les revendications des grévistes

Les demandes sont claire et simples:

  1. Une table ronde avec les différents acteurs: l’ARS, la direction de l’hôpital, la ministre de tutelle, …
  2. La réouverture de deux services,
  3. La création de 60 postes de soignants (ce qui est un minimum).
  4. Effacement de la dette auprès de l’ARS

Alexandra tient à rappeler que la lutte se fait vraiment sur la base de la qualité des soins, non pour satisfaire des revendications salariales (NdA: ce qui par ailleurs, serait tout à fait légitime le cas échéant, au regard du travail fourni).

Mise en place d’une cagnotte de soutien

Pour permettre de soutenir les grévistes dans leur combat, il y a une cagnotte de soutien via Le Pot Commun  : Soutien au CHPP Pinel en Lutte. Vos dons sont importants, ce n’est pas uniquement un soutien financier, c’est aussi un signe de solidarité qui permettra au personnel soignant de tenir dans la durée.

Vous pouvez bien sur vous abonner à leur compte Twitter : @pinel_en_lutte et poster des messages de soutien sur leur page Facebook : https://www.facebook.com/PinelEnLutte/.

Notre analyse : la fameuse excuse de la dette

À l’origine de ce manque de moyens et des restrictions, comme d’habitude, on trouve la raison magique que les gouvernants avancent depuis toujours: « la dette ».

Cette dette, c’est celle qui est invoquée pour justifier la rigueur depuis longtemps. Elle condamne les investissements publics pour permettre, au final, de privatiser ce qui peut être rentable, et laisser à la charge de l’ensemble ce qui ne l’est pas. Prémisse à une privatisation ? En tout cas, à Amiens, de parcelles de terrain ont été vendues pour la construction d’une clinique privée, la Clinique du Campus.

Cette dette est la même que celle invoquée pour la soit-disant « réforme de la SNCF », en réalité, la « destruction du statut des cheminots ». Comment la dette est-elle arrivée dans un service public ? Simplement parce qu’on a demandé à une entité publique de faire des efforts d’investissement, qui étaient forcément nécessaires, et pas pour des raisons de profits, mais pour des raisons de service public. On a donc, pour réaliser ces investissements, fait appel à des emprunts. Donc ce que la dette a financé, c’est principalement du service public. Ainsi, quand on dit qu’il faut rembourser la dette, cela signifie simplement l’inverse: en diminuant le service public. Et comme souvent dans ces cas-là, on s’en prend au personnel, à leur conditions de travail, et pour finir, aux patients de l’hôpital, aux usagers des services publics, en un mot à ceux qui ne peuvent pas se plaindre.

Comme pour la SNCF, cet endettement artificiel est de la responsabilité à la fois de l’autorité de tutelle, et de la direction, qui est mise en place de manière autoritaire par l’État. Quelque fois la direction est complice. Par exemple, Pepy (le directeur de la SNCF) a fait son possible pour creuser la dette, en dépensant près de 200 millions d’euros en frais de communication par an sous sa présidence, depuis 20084 (pour une entreprise ayant le monopole, c’est assez inquiétant – on ne peut qu’imaginer les sommes qui seront englouties lors de la future mise en concurrence…) – ce qui donne un total de quasiment deux milliards. La réforme du statut devrait (selon des estimations forcément discutables) permettre d’économiser une somme bien moindre; certaines sources parlent de 10 millions par an5.

On parle souvent de dette, on oublie de dire qui sont les créanciers. Souvent, via des organismes financiers, c’est la grande bourgeoisie. Non contente de voler la valeur ajoutée, elle utilise les politiques qu’elle influence pour prêter cet argent aux services publics qu’elle refuse de financer via les impôts, et en retirer une nouvelle fois des intérêts.

Pour retrouver l’autonomie qui permettra de financer les soins, il devient urgent d’annuler purement et simplement ces dettes iniques, qui conduisent à enrichir une minorité pendant que l’immense majorité souffre de la dégradations des services publics. La politique mise en œuvre, entra autre, à la SNCF va se décliner partout. Il faut résister !

  1. L’Agence Régionale de Santé (ARS) est un établissement public administratif de l’État français chargé de la mise en œuvre de la politique de santé dans sa région. Ces établissements, ont pour but « d’assurer un pilotage unifié de la santé en région, de mieux répondre aux besoins de la population et d’accroître l’efficacité du système.» – https://fr.wikipedia.org/wiki/Agence_régionale_de_santé
  2. Ce sont des patients pris en charge sur des durées longues, parfois 10 ou 20 ans, et qu’il est difficile voire impossible de placer dans des institutions spécialisées
  3. Un Centre Médico-Psychologique (CMP) désigne un établissement public (ou privé faisant fonction de public) français regroupant des spécialistes de la santé proposant une offre de soins mentaux prise en charge par la sécurité sociale – https://fr.wikipedia.org/wiki/Centre_médico-psychologique
  4. https://www.franceinter.fr/emissions/secrets-d-info/secrets-d-info-21-octobre-2017
  5. https://www.lesechos.fr/09/05/2018/lesechos.fr/0301657978141_la-fin-du-statut-cheminot-c-est—une-centaine-de-millions-d-economies-par-an—-selon-borne.htm

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