Conspirationnisme et extrême-droite

Les théories conspirationnistes – ou complotistes, les deux termes seront utilisés ici comme synonymes – infusent depuis toujours dans la société, même jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Revendiquant l’utilisation de notre esprit critique vis-à-vis d’une réalité perçue comme troublante, ces argumentations simplistes prétendent adopter une démarche perçue par leurs auteur-rices comme particulièrement méticuleuse et rationnelle, presque scientifique. Pourtant, ce type d’analyse s’éloigne très nettement de la méthodologie scientifique, à cause d’un (ironique) manque d’esprit critique. Les complotistes évacuent ainsi des éléments très importants à l’analyse historique, sociologique ou économique d’un phénomène pour en tirer des théories farfelues, totalement imaginées, voire fantasmées. Cette simplification du réel sert allègrement l’extrême-droite, qui les intègre très souvent à son discours.

Les thèses conspirationnistes s’intéressent à différents faits sociaux d’importance : établissement d’un programme politique spécifique, évènements historiques, découvertes scientifiques, etc… pour lesquels : soit aucune explication réelle n’est fournie, soit la version officielle est perçue par certain-es comme douteuse ; ces deux cas pouvant immiscer le doute chez les complotistes. Les sujets ne manquent pas puisqu’il est possible de trouver des théories du complot sur quasiment tous les sujets. Même s’il serait parfaitement absurde de nier l’existence de complots – ceux-ci sont finalement assez fréquents à travers l’Histoire –, il appartient à la gauche de démontrer qu’affirmer leur omniprésence est une stratégie politique servant des intérêts réactionnaires en s’appuyant sur les sciences sociales pour contredire le déchiffrement complotiste du monde.

Tentative de scientifisation du discours complotiste

Pour qui est sensible à la rigueur de la démarche scientifique, les lignes qui vont suivre peuvent sembler surprenantes tant les théories conspirationnistes nous semblent à première vue farfelues, absurdes et incohérentes (et, évidemment, fausses). Pourtant, en vue de prouver l’esprit critique dont iels feraient preuve, les complotistes tentent bien d’adopter une démarche « scientifique » conforme à leur compréhension (partielle) de celle-ci, c’est-à-dire mobiliser des preuves irréfutables – du moins perçues comme telles – pour confirmer leur argumentaire. Ainsi, un grand nombre de preuves, réelles (mais mal interprétées – cf la suite de l’article) ou inventées, essentiellement numériques/virtuelles, sont collectées pour étayer un propos percutant dont l’incohérence serait trop manifeste si aucune évidence matérielle ne l’accompagnait : photos et vidéos chocs, mais surtout témoignages (vidéos ou écrits) sont les principaux supports de ces preuves 2.0. Si le rassemblement de preuves diverses n’est pas une mauvaise chose en soi, celui qu’opèrent les complotistes pour confirmer leurs théories est très particulier à plusieurs titres :

  • Les vidéos ou photos, déjà inévitablement partielles de par leur nature, sont tronquées pour ne garder que les éléments corroborant la théorie en question.
  • Les éléments conservés sont toujours très simples, donc facilement identifiables puis compréhensibles par tou-tes, et confirment toujours la théorie d’origine ce qui prouverait qu’ils ne se sont pas produits par hasard.
  • D’infimes détails sont exacerbés puis présentés comme des faits majeurs, absolument déterminants dans le déroulement de certains évènements, et significatifs du complot qu’un petit groupe de puissant-es aurait préparé en secret.
  • La source des preuves collectées n’est quasiment jamais vérifiée avant d’être relayée ou utilisée – donc rarement fournie – et quand elle l’est, elle est rarement fiable.

L’ensemble de preuves qui ressort de cette collecte pose donc déjà problème rien que par sa construction, mais les dangers qui structurent la méthode complotiste ne s’arrêtent pas là puisque le traitement de ces sources en pose également un certain nombre :

  • Les preuves sont très rarement critiquées, elles sont d’entrée posées comme véritables puis analysées de plus (cf les vidéos sur le 11 septembre 2001) ou moins (cf certaines vidéos circulant parmi les gilets jaunes) élaborée.
  • Des mises en relation grossières de coïncidences manifestes sont dessinées entre des détails (mais présentés comme des éléments importants) dont la parfaite indépendance serait aisément démontrable.
  • Une succession logique des évènements est construite, basée sur les mises en relation incohérentes (détaillées ci-dessus) dont l’anachronisme flagrant ne semble parfois pas alarmer ses auteur-rices.

De toutes ces caractéristiques résulte un argumentaire finement ficelé et sourcé – même si ces sources sont parfois savamment falsifiées – dont l’enchaînement logique apparaît incontestable. Chaque preuve apportée, même la plus insignifiante, valide la théorie et complète tout l’imaginaire lui étant associé, construit par la mise en relation des différents éléments collectés. Parce qu’elle est judicieusement bien sélectionnée, la preuve correspond parfaitement à grille d’interprétation orientée, à charge, de laquelle les complotiste tirent leurs analyses. Leur apparence en ressort si cohérente que les aborder avec un certain recul est absolument nécessaire, sans quoi les théories complotistes peuvent paraître tout à fait vraisemblables, rationnelles. C’est un véritable conditionnement de la pensée qui s’opère, empêchant d’entendre d’autres argumentaires puisque ceux-ci ignoreraient la réalité des faits (aka les preuves, souvent falsifiées, ou a minima trompeuses). En effet, quand on entre dans un tel mode de pensée, rien ne semble plus logique que les théories du complot. Toutes les preuves avancées sont perçues comme incontestables puisqu’une une vidéo ou une photo ne peuvent que représenter le réel et pas autre chose. Si certaines preuves sont refutées, les conspirationnistes tentent alors de retourner la charge de la preuve sur leurs contradicteur-rices. Si celleux-ci ne sont pas en capacité l’impossibilité de complot, alors cela valide forcément l’existence de celui-ci. L’argumentaire scientifique se basant en partie sur un raisonnement dialectique long et complexe, celui-ci ne peut être accepté par les complotistes. Il n’est pas assez direct, ne va pas droit au but. Derrière le voile rationnel derrière lequel il se cache, le conspirationnisme s’oppose en réalité totalement au raisonnement scientifique dont il veut s’approcher. Sa méthodologie est plus qu’approximative, ses analyses incohérentes et ses conclusions superficielles compte-tenu des enjeux.

Négation de la complexité du monde social

Nous le savons, le fonctionnement de nos sociétés modernes est éminemment complexe et ne peut se résumer en théories de quelques lignes. Sa compréhension mobilise à la fois des chercheur-ses (sociologues, politistes, historien-nes, géographes, économistes, etc) formulant des concepts heuristiques forgés pour comprendre le monde social mais également des militant-es, qui les traduisent dans le champ politique. Mais ingurgiter toutes ces théories issues des sciences sociales est particulièrement fastidieux pour qui n’y est pas formé-e (et l’école publique y prépare de moins en moins). L’absence de stimulation de notre conscience politique dans notre vie quotidienne – que ce soit sur notre lieu de travail, dans l’espace public ou notre logement – rend particulièrement difficile l’effort de conceptualisation des rapports sociaux, nécessaire à l’engagement politique. Nous sommes ainsi rattrapé-es par l’aliénation capitaliste nous concernant tou-tes, qui grignote notre temps, notre énergie et notre force, reléguant la réflexion et le militantisme politiques aux marges d’un emploi du temps déjà bien chargé, desquelles seul-es celleux en ayant les moyens physiques et financiers peuvent les tirer. Cette absence de réflexions politiques dans notre existence n’est pas choisie, elle est subie. Réfléchir sur notre condition et notre position dans la société étant un questionnement nous concernant tou-tes, cette réflexion politique va ainsi, chez certain-es, chercher à s’exprimer par d’autres formes, autrement plus paresseuses1.

L’une des principales armes du conspirationnisme est la simplicité de son analyse, facilement appréhendable par tou-tes. Ce mode de pensée répond en tous points aux fameux questionnements politiques manquant à nos existences évoqués précédemment. A la complexité des rapports sociaux, est préférée un discours simpliste binaire, opposant une petite élite manipulatrice, absolument inatteignable, qui chercherait uniquement à nuire – au peuple ou a minima à une portion particulière du peuple. Si l’existence de classes sociales opposées par un rapport de domination est incontestable, les classes dominantes n’agissent pas dans le seul but de nuire aux classes dominées, comme le suppose la logique conspirationniste, mais plutôt pour protéger leurs intérêts et consolider leur position socialement et économiquement dominante. Ces rapports de classes sont particulièrement complexes, guidés par des intérêts matériels et non pas par une volonté concertée d’un groupe réduit de personnes. Ce ne sont pas seulement quelques individus qui sont catégorisés au sein d’une même classe sociale, mais plutôt des millions. Par ce banal constat, la possibilité de la tenue d’une réunion secrète d’une classe placée au sommet de la hiérarchie de la domination pour nuire aux étages inférieurs est immédiatement anéantie. Mais ces arguments simples ne permettent pas de convaincre un-e conspirationniste du danger de la doctrine dans laquelle iel s’est enfermé-e. L’adhésion à la logique complotiste est particulièrement viscérale. Même s’il est important de continuer de les y confronter, ceux-ci risquent de confirmer les soupçons infondés qu’iels peuvent déjà avoir à l’égard des militant-es politiques et de leurs activités. Un autre aspect particulièrement important du mode de pensée complotiste est illustré ici, à savoir la force de persuasion de celui-ci.

Là où les sciences sociales tentent de nous convaincre que le fonctionnement du réel se fait de telle ou telle manière, le conspirationnisme tente de nous persuader que cela se fait comme ça. Les premières nommées essaient d’exposer les raisons d’adopter leurs analyses (par la formulation de concepts plus ou moins complexes), le second joue sur notre sensibilité. Nous sommes tou-tes des êtres sensibles, notamment aux inégalités, particulièrement lorsqu’elles nous touchent. La réception d’un discours complotiste centré sur des inégalités qui nous concernent peut ainsi être extrêmement biaisé, et remporter l’adhésion d’individus pourtant peu enclin-es à s’entêter dans des raisonnements conspirationnistes. Cette concentration sur le pathos gomme également les imperfections de l’argumentation complotiste, celle-ci répondant parfaitement aux attentes premières de ces personnes en difficulté, des biais de confirmation s’installent de sorte à ce que le faux lien logique entre les preuves avancées prime sur l’esprit critique qu’il faut garder par rapport à chacune d’entre elles. Cela change les représentations du monde que peuvent avoir ces personnes, modifiant mécaniquement leurs comportements et pratiques.

L’influence du complotisme n’est en effet pas seulement intellectuelle, elle se fait ressentir dans les comportements. Loin d’être régis par des logiques purement matérialistes, les rapports sociaux sont très largement conditionnés par les représentations de la réalité qui traversent les différentes classes sociales. Le conspirationnisme n’est pas propre à une classe socio-économique en particulier, mais concerne probablement des personnes dont les systèmes de valeurs sont proches, qui forment ainsi des classes sociales définies sur des critères non-économiques. Ainsi, leur condition économique peut s’avérer foncièrement différente : la théorie du grand remplacement en est le meilleur exemple puisque que certain-es bourgeois-es blanc-hes y croient dur comme fer au même titre que certains membres des classes populaires blanches, celleux-ci formant ainsi une classe blanche pour laquelle aucun critère économique n’entre en jeu.  D’autres exemples comportementaux semblent montrer que le complotisme transcende les classes socio-économiques, comme la prégnance du mouvement antivax, qui s’expriment parmi des milieux réactionnaires économiquement privilégiés ou non. Par leurs convictions, les conspirationnistes peuvent ainsi mettre en danger la liberté, la santé mais également la connaissance d’autrui : les antivax brisent la protection vaccinale globale de la société, les partisan-es de la théorie du grand remplacement sont violent-es vis-à-vis des personnes étrangères ou d’origines étrangères, etc. Le conspirationnisme représente ainsi un terreau particulièrement fertile pour l’extrême-droite, qui n’hésite pas à l’utiliser pour agrémenter sa rhétorique populiste et rassembler au-delà de ses cercles habituels.

Utilisation par l’extrême-droite

On ne cessera de le répéter, le projet politique de l’extrême-droite n’entend pas remettre en cause l’ordre social en place. Preuve en est, Emmanuel Macron et sa majorité parlementaire utilisent régulièrement les concepts et idées de l’extrême-droite dans leur législation (loi Asile-Immigration) ou leur communication (Emmanuel Macron parlant des visas étudiants comme d’une « voie d’immigration). L’ordre social la sert déjà particulièrement bien, tout comme l’agenda médiatique qui ne cesse de perpétuer toutes les oppressions qu’entend conserver l’extrême-droite. Le phénomène s’est d’ailleurs particulièrement accentué avec l’installation progressive mais désormais hégémonique d’idées réactionnaires parmi les élites intellectuelles françaises (malgré le fait que celles-ci fustigent le soi-disant gauchisme universitaire ou se plaignent dans 4 grands quotidiens nationaux en 10 jours de ne plus pouvoir rien dire à cause de la censure de la bien-pensance de gauche). Pourtant, l’extrême-droite – institutionnelle ou groupusculaire – se revendique toujours anti-système, voire dissidente pour ses franges les moins médiatiques et les plus virtuelles. Une convergence s’est rapidement opérée entre ce faux positionnement anti-système de l’extrême-droite et le champ complotiste, les deux se nourrissant abondamment l’un l’autre.

Les complotistes sont en recherche de réponses, auxquelles répond l’extrême-droite avec des propositions simplistes répondant aux constats fumeux des premiers nommés. Le projet politique de l’extrême-droite étant empreint de populisme, ce qu’il offre d’intéressant pour elleux est clairement perçu par les complotistes même si cela n’est jamais explicitement énoncé. Les grands complots sionistes ou islamistes seraient démantelés et le grand remplacement stoppé. Pour les deux parties, cette union s’avère donc fructueuse :

  • Les complotistes se sentent écouté-es, leur défiance vis-à-vis du champ politique est toujours aussi vigoureuse, mais l’extrême-droite (dédiabolisée, rappelons-le), perçue ici comme anti-système, entend leurs arguments et les relaie massivement.
  • L’extrême-droite récupère à la fois une base électorale conséquente, une adhésion et une confirmation massives de théories qu’elle a souvent elle-même formulées, une consolidation de son positionnement anti-système ainsi qu’une conversion de tout une partie de la société à son rejet des sciences sociales et de ce qu’elles apportent dans notre compréhension du monde.

Outre le fait qu’elle adhère parfaitement aux fondements du raisonnement complotiste, l’extrême-droite a donc également tout intérêt à l’appuyer, même en tant que simple stratégie politique. Ce n’est donc pas un hasard si la frontière entre ces deux sphères est aussi mince : presque entièrement enchevêtrées, elles s’entretiennent l’une et l’autre, participant ainsi à la montée du fascisme – en tant qu’idéologie et pratiques politiques – au sein de la société française.

Stratégie pour l’extrême-gauche antifasciste

Lutter contre le complotisme, c’est donc également combattre l’extrême-droite sur le plan des idées. Si nous devons toujours empêcher l’implantation locale de l’extrême-droite par une action antifasciste de terrain, balayer les argumentaires qui la servent – comme le conspirationnisme – doit également faire partie de nos priorités. En effet, l’extrême-droite n’est pas uniquement composée de gros bras qui agressent les racisé-es, les femmes, les LGBTI+ dans les lieux publics ou privés (et autres actions témoignant de la violence constitutive du projet politique de l’extrême-droite), elle comprend également une énorme part de sympathisant-es revendiquant moins ouvertement leur appartenance politique dans l’espace public, notamment sur la toile (où là par contre iels se lâchent). Celleux-ci participent fréquemment au relais des thèses conspirationnistes 2 pour rallier toujours plus de personnes à leurs idées. Cette diffusion virtuelle massive et directe de l’argumentation complotiste s’ajoute aux analyses réactionnaires qui se succèdent sur les chaînes de télévision et les stations radio de grande audience. Parce qu’il offre des analyses du monde « clé en main », le conspirationnisme séduit et rallie.

Pour certain-es commentateur-rices politiques particulièrement peu rigoureux-ses, l’extrême-droite ne serait pas la seule tendance politique baignant dans le complotisme puisque cela serait également le cas de l’extrême-gauche. Cet article s’attachait également implicitement à montrer l’erreur fondamentale de ce type de raisonnement. Outre les quelques individus se revendiquant du marxisme – ou plus généralement de la gauche – ont basculé à l’extrême-droite depuis quelques temps (accompagnant la droitisation à la fois médiatique et sociale du pays évoquée plus haut) et plongé dans la complosphère, le complotisme existe bien à gauche : les nostalgiques de l’URSS qui assimilent toute critique du régime soviétique à de la propagande libérale ou les défenseur-ses absolu-es de Cuba en sont de bons exemples. Cependant, le conspirationnisme et les sciences sociales constituent en effet deux méthodes de compréhension du monde social absolument excluantes. Or l’extrême-gauche s’attache plutôt à traduire politiquement des concepts issus des sciences sociales pour en tirer son programme politique. Les courants marxistes, anarchistes & consorts partent tous de travaux socio-scientifiques (ou a minima apparentés scientifiques s’ils sont anciens), qu’ils décodent et réinvestissent. Ce travail militant permet en partie de lutter contre le conspirationnisme en donnant à tou-tes les clés de compréhension du monde social. Attention toutefois à ne pas tomber dans un scientisme absurde. Se former aux sciences sociales ne permet pas d’être plus éclairé-e et ainsi de ne jamais tomber dans le piège complotiste. Cependant, celles-ci permettent d’envisager un autre rapport au monde, maximalement déconstruit, détaché des pré-conceptions dans lesquelles se réfugient les conspirationnistes.

  1. Ici, il n’est pas question de porter un jugement moral sur celleux qui délaissent la réflexion politique au profit des argumentaires conspirationnistes plus abordables, un glissement qualifié ici de paresseux. Il s’agit au contraire de montrer comment le complotisme s’appuie sur cette absence de temps spécifiquement réservé à la politique dans nos vies.
  2. Les thèses conspirationnistes ne sont numériquement pas plus présentes sur internet qu’ailleurs mais qui utilisent la sphère virtuelle comme caisse de résonance.

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