Un manifeste qui en appelle d’autres

Une lecture de : Désobéissance Écolo Paris, Écologie sans transition, Divergences, 2020, 196 p.

Se situant à la croisée du nouveau manifeste écologiste et de l’essai tentant de livrer une analyse originale sur le monde contemporain, Écologie sans transition du collectif Désobéissance Écolo Paris est une publication intéressante à plusieurs titres. Les enjeux fondamentaux qu’essaie de connecter l’ouvrage, sa dimension stratégique assumée ou encore la justification d’une rédaction collective du texte sont autant d’originalités qui valent la peine d’être lues. Ces atouts indéniables ne sauraient toutefois cacher les trop nombreuses imprécisions qui parsèment le livre, et qui peuvent décevoir les lecteur-rices écologistes les plus averti-es. Lu il y a quelques temps déjà (dès sa sortie), voici un retour à moyen terme sur ce petit ouvrage.

L’écologie sans transition écologique

Le titre de l’ouvrage est on ne peut plus clair : il s’agit de penser et construire une écologie politique en-dehors du récit dominant de la transition écologique. 16 caractéristiques de celui-ci sont mises en avant, toutes liées à l’espérance d’un passage en douceur (sans bousculement des institutions) vers une société écologique. Cette transition serait avant tout le fruit d’une mobilisation individuelle suite à une prise de conscience de la gravité de la situation écologique. En résulte une morale écologique qui pèse sur les individus, déchargeant les institutions gouvernantes de leurs responsabilités en matière écologique. En somme, il « nous » incombe de devenir des consommateurs responsables, ce qui est désigné dans le livre comme une « écologie de la carte bleue ». Au-delà de la formule, le propos articule le consumérisme au productivisme qui le provoque, même si ce dernier tend à être dissimulé derrière le discours moraliste de la transition. Les auteur-rices défendent l’idée, non pas de l’inutilité totale des « écogestes » mais bien que la priorisation de ceux-ci entrave la participation des individus à une transformation collective de nos modes de vie. Bien qu’elle reste un peu imprécise sur ce qui lie les échelles individuelle et collective, cette précision est bienvenue à l’heure où l’on taxe immédiatement d’inefficacité toute forme d’action écologique individuelle sans réfléchir à partir de ce qu’illustrent celles-ci.

Sortir du récit transitionniste est également une perspective adoptée par plusieurs universitaires, notamment en histoire environnementale – mentionnons par exemple les publications de Jean-Baptiste Fressoz[1], François Jarrige ou Alexis Vrignon[2]. L’analyse historique des systèmes énergétiques indique en effet que les « transitions énergétiques » passées ne consistaient pas en un remplacement d’une source d’énergie par une autre, mais plutôt que celles-ci s’additionnent : par exemple, le pétrole n’a pas remplacé le charbon, au contraire, la production de ce dernier a continué à augmenter bien après la large diffusion et utilisation du pétrole. Il serait plus approprié de parler ici d’« additions énergétiques » plutôt que de « transitions énergétiques », ce qui fait immédiatement vaciller le discours transitionniste adossé à la possibilité de décarbonation de l’énergie pour découpler la croissance économique et les émissions de CO2. La proposition d’une sortie du discours de la transition écologique, formulée par Désobéissance Écolo Paris, est à ce titre cohérente sur le plan historique. Sur cette base stratégique qu’il a érigé en slogan, le collectif tente d’éclaircir ce qu’il identifie comme les causes de la situation écologique actuelle.

Une problématisation intéressante de la crise écologique

Plusieurs sources du « ravage écologique » (expression centrale dans le livre, dont l’emploi est justifié par rapport à d’autres expressions analogues) sont identifiées dans l’ouvrage : le capitalisme bien sûr, mais aussi la domination patriarcale, le colonialisme et les structures raciales des sociétés qui en découlent ainsi que la dévastation du monde provoqué par l’irruption des sciences modernes. Chaque caractéristique du ravage écologique fait l’objet d’une attention particulière, afin que soit déterminée avec justesse l’articulation de celle-ci avec les autres causes du problème. Ainsi, l’objectif de « déchaîner l’écologie de son héritage colonial », ou de sortir de l’« habiter colonial » de la Terre[3], qui se traduit encore aujourd’hui par le racisme environnemental[4], par le mouvement de défense de la wilderness (courant historique de l’environnementalisme américain, qui reprend de la vigueur de nos jours[5]) ou encore par les aspirations hygiénistes de certains courants ou de certaines organisations écologistes. La mobilisation des pensées écoféminismes fait également l’objet d’un examen attentif : les tendances essentialistes qui s’y expriment (et qui font l’objet d’importants débats internes au mouvement écoféministes) sont bien identifiées et rejetées. Sur cette base, il est proposé de sortir des dualismes, notamment celui qui oppose « nature » et « société » dans le monde occidental en offrant des prises discursives de taille aux mouvances réactionnaires – l’on regrettera ici la relative absence de conclusions en provenance de l’anthropologie de l’environnement. Ce dualisme nature/société est également structurant dans les sciences modernes, présentées dans l’ouvrage comme à la fois responsables du ravage écologique par la rationalisation du monde qu’elles ont permis, et outils privilégiés de détection et de visibilisation de ce même ravage.

Introduit avant ces autres dimensions du ravage écologique, le capitalisme n’apparaît qu’ici dans la recension pour une raison très simple : bien qu’il y ait différentes causes du ravage écologique, le capitalisme semble en être l’ultime pour Désobéissance Écolo Paris, celle qui agrège toutes les autres. Outre les quelques pages de vulgarisation marxiste (où le capitalisme est défini à la fois comme rapport social entre propriétaires et prolétaires et comme « cycle infini de valorisation de la valeur »), la défense du concept de Capitalocène face à celui d’Anthropocène ou encore l’irruption fréquente du capitalisme comme explication des autres causes (précédemment évoquées mais qui, dans le livre, suivent la critique du capitalisme) du ravage écologique sont des exemples de cette position centrale du capitalisme. Les auteur-rices ont un peu de mal à clarifier leur volonté. D’une part, le capitalisme est présenté comme « moteur du ravage écologique », comme notion permettant de « réorganiser [les] récits [de la crise environnementale, pour] leur conférer un maximum d’intelligibilité » (p. 62). D’autre part, les auteur-rices reconnaissent qu’« il serait pourtant trop facile de faire du capitalisme la source de tous les maux » (p. 80). Cette tension n’est jamais complètement résolue, malgré la bonne volonté manifeste du collectif de sortir des récits capitalo-centrés de la crise écologique.

La nécessité d’un propos précis

Poser correctement les problèmes est une condition préalable à la construction d’un argumentaire intéressant, mais la réalisation de ce dernier constitue également un défi de taille. De ce côté, Écologie sans transition pêche souvent par son imprécision et la faiblesse de certaines de ses réponses aux questions ouvertes par sa problématisation de la crise écologique. L’enchevêtrement des différentes causes du ravage écologique analysées reste relativement sommaire, le capitalisme restant le liant entre toutes. De toute évidence, l’infiltration du capitalisme dans presque toutes les domaines de la vie sociale rend particulièrement difficile l’articulation de sa critique avec celles d’autres dominations sociales. Qu’il soit catalyseur voir générateur de celles-ci ne fait aucun doute, mais le livre laisse toujours apparaître une tension entre ses objectifs et leur réalisation dans l’analyse qu’il propose de ces enchevêtrements environnementaux entre capitalisme et autres formes de domination.

La résolution complète de telles tensions est probablement impossible, la recherche d’une cohérence absolue étant très certainement vouée à l’échec – et n’est peut-être même pas souhaitable[6]. La raison pour lesquelles elles sont soulignées ici n’est autre qu’elles ont été relevées lors de la lecture en elle-même comme des points de désaccord relativement saillants pour rester à l’esprit plusieurs semaines après la lecture. Mettre à jour les ambivalences de certaines situations est également intéressant, mais leur clarification reste utile (voire nécessaire ?). Dans l’ouvrage, la considération des sciences modernes est sujette à une telle tension : responsables de « l’organisation rationnelle et technique du monde », elles « occupent [aussi] une indéniable place dans la formulation du constat » écologique. Le simple fait de « modéliser le monde » conduirait inévitablement « à se laisser au rêve d’un gouvernement total de la vie » (p. 54). Pourtant, ces mêmes modèles (notamment) étaient présentés quelques pages plus tôt comme cruciaux dans la perception et la compréhension du ravage écologique ! Que faire des sciences donc ? Désobéissance Écolo Paris propose leur réappropriation notamment via leur insertion dans une constellation d’autres savoirs, notamment sensibles, issus de nos expériences de vie. Le collectif revient sur l’intuition commune à beaucoup d’écologistes selon laquelle « ce dont nous sommes prêt-es à prendre soin, c’est ce dont nous sommes proches » (p. 56). Ce principe simpliste est séduisant mais ne permet ni de comprendre correctement les facteurs déclencheurs d’une mobilisation (écologiste ou autre), ni de comprendre comment les analyses scientifiques du ravage écologique pourraient susciter des mobilisations écologistes plus larges. Les auteur-rices nous disent ainsi qu’elles (les analyses scientifiques) pourraient être une « boussole » mais seulement « quand on en a besoin » (p. 58), une position relativiste à laquelle l’on ne peut se résoudre.

La tension autour de la bonne façon de considérer les sciences est un lieu commun de l’écologie politique[7]. Son traitement, voire sa résolution, passeront nécessairement par une forme de mesure dans le rapport qu’entretiennent les écologistes aux sciences plutôt que par des considérations radicales à l’égard de celle-ci (comme la relativisation des conclusions scientifiques ou le scientisme béat). En définitive, bousculer le partage radical entre sciences et politique ne peut consister en une dégradation de la rigueur des savoirs scientifiques, mais doit au contraire conduire à améliorer la précision et la justesse des analyses politiques que peuvent produire les écologistes. Cette exigence vaut plus largement pour l’ensemble des situations considérées par les écologistes. L’écologie politique étant une réflexion de la modernité sur elle-même, elle doit à ce titre se défaire avec mesure des grands récits modernes : que le questionnement de l’emprise du « progrès » sur les imaginaires politiques modernes se solde par le rejet absolu de cette idée ne constitue certainement pas une conclusion satisfaisante[8]. Revendiquer cette mesure dans le rapport que devrait entretenir l’écologie politique vis-à-vis des grands concepts et récits structurant la modernité pourrait s’apparenter aux notions de « stabilité » ou d’« équilibre » qui sous-tendent nombre d’argumentaires liés aux écosystèmes. Les imaginaires politiques que drainent ces notions doivent eux aussi faire l’objet d’un examen critique, afin que leur usage soit clarifié.

Vers d’autres mondes (et d’autres manifestes écologistes)

Dans sa dernière partie, l’ouvrage semble particulièrement marqué par l’expérience autonome, dans ses dimensions théoriques comme pratiques (qui sont indéniablement liées selon les autonomes). L’ouvrage propose ainsi de faire émerger une multitude de « mondes », notamment en assumant la conflictualité avec celleux qui régissent « notre » monde. Cette revendication complètement en phase avec les principes de l’autonomie se fond dans la défense nuancée de celle-ci par les auteur-rices, qui ne défendent jamais une totale autarcie des territoires – occupés ou à occuper. En ce sens, l’on peut davantage les rapprocher du pluniversalisme de Jérôme Baschet[9] – qui envisage un monde fait de multiples mondes face à l’universalisme abstrait qui prévaut en Occident – que du pluriversalisme qui revendique la fragmentation des mondes contre toutes tendances universalisantes. Cette défense d’une autonomie relative se traduit également par deux aspects significatifs : l’usage de tous les moyens disponibles (par exemple juridiques, comme ce fut le cas de l’action Notre Affaire A Tous) pour endiguer le ravage et la nécessité d’une inscription des partisan-es d’une « écologie sans transition » dans les mouvements environnementalistes internationaux, même si de nombreuses difficultés à cette collaboration sont identifiées. La coopération doit être large, ce qui n’est pas sans ouvrir quelques nouveaux points de tension non résolus sur la façon dont il convient de considérer l’association ou non avec d’autres formes militantes portant des discours différents.

Les imprécisions mentionnées ci-dessus n’entament en rien l’originalité de l’ouvrage, dans ses prétentions théoriques (dissolution des dualismes) et stratégiques (articulation des luttes environnementales aux luttes antiracistes et féministes), qu’il faut retenir et prolonger parmi les écologistes. Du point de vue de la forme, il est fréquent dans l’ouvrage de retrouver des passages plus ou moins nuancés résumés par un slogan simpliste, qui contredit parfois la subtilité qui avait été apportée dans l’analyse – comme si la précision du propos entravait sa radicalité, qui ne pourrait s’exprimer que sous forme de slogans. L’ancrage du propos dans la littérature écologiste contemporaine (voire très récente) est une tentative intéressante de traduction de travaux universitaires récents en propositions et stratégies politiques, afin de décloisonner des champs qui peinent parfois à se nourrir l’un l’autre. De ce point de vue, la proposition de définition de l’écologie politique que livre le collectif Désobéissance Écolo Paris dans Écologie sans transition devrait intéresser les écologistes soucieux-ses de ne pas figer leur pensée. L’on ne peut qu’encourager la diffusion de l’ouvrage pour ces raisons, même si son prix (14€) reste par ailleurs relativement plus élevé que la plupart des manifestes politiques qui sont publiés – mais l’ouvrage n’en est pas complètement un, comme évoqué en introduction. Ce manifeste écologiste en appelle donc de nombreux autres (peut-être même de notre part), pour s’inscrire à sa suite et préciser certaines de ses intuitions, ou s’en démarquer en défendant une autre lecture du ravage écologique, le tout pouvant se faire sous des formes pouvant être bien différentes de celle de la publication littéraire, toujours pour susciter un engagement, une action.

[1] Voir sa conférence « Transition, piège à con ? » pour Le Média.

[2] François Jarrige et Alexis Vrignon (2020), Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel, La Découverte, 400 p.

[3] Concept que les auteur-rices empruntent à Malcom Ferdinand (2019), Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil, 464 p.

[4] Pour une définition précise du racisme environnementale suivie d’exemples concrets, voir Quốc Anh, « Le racisme environnemental à travers le prisme des rapports de dominations », Blogs Mediapart, 2020.

[5] Désobeissance Ecolo Paris réfute ainsi les tentatives récentes de « réhabilitation du concept de wilderness » comme celle de Virginie Maris, Défendre la part sauvage du monde. Penser la nature dans l’Anthropocène, Seuil, 272 p.

[6] Il n’est pas question ici de défendre la pertinence de l’incohérence, mais de souligner que l’injonction à la cohérence peut générer d’autres problèmes politiques, voir Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual, « Quel trouble voulons-nous habiter ? Réponse à Isabelle Fremeaux et John Jordan », Terrestres, 2020.

[7] André Gorz, Murray Bookchin, Val Plumwood ou encore Bruno Latour (pour ne citer qu’elleux) illustrent bien cette tendance écologiste à discuter les rapports entre sciences et politique.

[8] Ce n’est pas ce que défend Désobéissance Ecolo Paris, mais ce genre de discours est fréquemment parmi les écologistes.

[9]Jérôme Baschet, Adieux au capitalisme. Autonomie, société du bien vivre et multiplicité des mondes, La Découverte, 2014, 160 p.

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